La souffrance au travail des acteurs sociaux : La nouvelle donne.

Le constat clinique que nous pouvons faire aujourd’hui est que les espaces d’analyse de la pratique et de supervision des éducateurs spécialisés et personnels d’accompagnement dans les institutions à caractère psycho-social sont de plus en plus envahis pas la plainte d’une souffrance au travail très spécifique. Pour nombre d’entre eux, particulièrement les plus âgés, leur travail n’a plus de SENS. A la qualité relationnelle et d’accompagnement se substitue une demande de performance pour répondre à une exigence économique de contraintes budgétaires réduites. Deux des associations dans lesquelles je travaillais ont étés reprises l’année dernière par le groupe SOS, dirigé par un ancien homme d’affaire parisien, qui emploie désormais 11 000 salariés, qui annonce en slogan sur son site internet : Le groupe SOS – Une entreprise sociale – « l’efficacité économique au service de l’intérêt général ». Ces mots (entreprise, efficacité économique) inconnus des travailleurs sociaux sont révélateurs d’une pression nouvelle pour les professionnels qui ne comprennent pas et n’admettent pas ces nouvelles directives. Dans les faits, les financements publics produisent des appels d’offres auxquelles les institutions répondent au moindre coût puis répercutent un management productiviste sur une population dont la vocation est étrangère à cette notion. Les petites structures qui ne peuvent plus répondre à ces appels d’offres sont englobées dans d’autres structures plus grandes qui prospèrent. Philippe Davezies parle de « tension » entre les salariés et la direction qui sont dues au fait qu’ils n’ont pas les mêmes objectifs, le supérieur étant garant de la rentabilité économique de son dispositif, efficacité évaluée par des critères quantitatifs d’accélération et de standardisation pendant que le salarié tente de prendre soin du dit dispositif, des clients ou des usagers, (et de lui-même par la satisfaction du travail bien fait comme l’évoque Yves Clos). Ce constat à fait l’objet d’un article récent dans le journal local d’Eure et Loire « L’Action Républicaine » de novembre 2013 qui titrait : Crise : les associations de solidarité face au lucratif. Les directeurs d’associations qui se sont rencontrés lors d’une réunion de l’URIOPSS évoquaient ainsi la difficulté de mener à bien des politiques sociales « claustrées par des restrictions budgétaires ». Jacques Bonvalet Directeur Général de l’ADSEA 28 commente « nous avons une mission sociale qui consiste à protéger l’enfance, à prévenir et insérer les jeunes dans la vie active à travers l’accompagnement. » En faisant valoir la primauté de la personne et de l’esprit de solidarité. Or le secteur voit arriver des associations lucratives fondées sur l’argent. Il faut dire que la nouvelle tarification, mise en place par le gouvernement Sarkozy a retiré au budget associatif un tiers de ses finances et que la situation n’a pas évolué depuis. La conclusion de l’article est que les associations doivent s’adapter, mais avec quelles conséquences, et sans jeu de mots, à quel prix pour les salariés ?

Chaque activité humaine au travail, en France et dans les pays occidentaux, semble empreinte du signe d’une névrose de puissance généralisée. La notion de performance, qui fut longtemps réservée aux entreprises commerciales, contamine petit à petit le secteur social et serait le premier facteur de souffrance au travail chez les professionnels du secteur social. Autrement dit, c’est la perte de sens qui serait le premier facteur de souffrance au travail dans ce secteur. Cette problématique autrefois réservée aux secteurs sportif et commercial était de l’ordre du toujours plus. Dans chaque objectif de rentabilité et de croissance, les commerciaux se sont vus pendant des années, et c’est encore le cas, demandé de vendre plus. Or, quand un commercial atteint ses objectifs, il sait qu’ils vont être de nouveau évalués à la hausse, ce système étant sans fin, quand il atteint sa charge maximale de travail, l’injonction devient tyrannique. De même, dans le secteur sportif, il est établi que les performances maximales humaines possibles ont étés atteinte dans certains sports et que suivre la compétition aujourd’hui impliquerait nécessairement un rapport au dopage. C’est un cas reconnu mais dénié dans le cyclisme et d’autres disciplines de sports individuels. Dans L’injonction qui est faite aujourd’hui aux travailleurs sociaux, cette notion de rentabilité est par essence paradoxale. Ils doivent faire le même travail en étant moins nombreux, plus rapidement et dans les mêmes soucis de qualité relationnelle. Ils suivent des formations à la « bientraitance », sont invités à être plus disponibles, plus tranquilles dans leur travail, plus empreints de qualité relationnelle, tout en étant invités à ne pas y passer trop de temps et à être beaucoup moins sur le terrain. Cette injonction paradoxale, que l’on appelle aussi double contrainte est assez proche des dispositifs psychiques recensés dans les travaux qui démontrent « comment rendre l’autre fou ».

Il ne s’agit pas pour nous de critiquer un système managérial ou des choix stratégiques, Il y a une dynamique d’activité de débordement de la consigne pour les salariés qui doivent prendre des initiatives sur le terrain et répondre aux demandes imprévues et compiler des agissements dans leurs fonctions dont les dirigeants et les politiques n’ont pas idée. Et, d’autre part, une pression du management à ramener l’activité à des formes standards. Tension entre les critères de qualité du côté du métier et les critères d’évaluation du côté de la hiérarchie. Différences compréhensibles, légitimes, ce sont des personnes en poste qui ne voient pas le travail à partir de la même position. Mais Intensifier le travail consiste à croire que l’on peut faire la même chose plus vite. Qui plus est dans une nouvelle situation d’individualisation et de solitude des acteurs. Privés de l’équipe et d’un certain confort d’échanges sociaux, ils travaillent souvent avec des remplaçants, des stagiaires, voir même seuls parfois sur une structure alors que si l’un des résidents se trouve en crise, les autres errent dans les couloirs. La souffrance au travail se traduit souvent par des arrêts maladies, ceux qui restent sur le terrain travaillent alors seuls de façon imprévue ou avec des personnes qui changent souvent. Cette année une grand entreprise de travail par intérim propose des postes intérimaires de travailleurs sociaux. On voit donc émerger des pathologies de l’isolement, avec une exigence qui vient derrière de reconstruire des repères communs, de reconstruire un rapport collectif au travail.

Dans la clinique des acteurs sociaux que permet l’espace particulier des groupes de parole et de supervision individuelle, c’est un désert social qui avance. Le rire, l’échange, le partage, la sensation d’œuvrer ensemble et d’être satisfaits, sont des oasis relationnelles et humaines qui se raréfient dans l’espace de travail social qui s’assèche. Et personne ne voit d’où vient le mal. La névrose de puissance est un rouleau compresseur impitoyable contre lequel personne ne peut lutter car il n’a pas de visage. Ce sont des spéculateurs financiers qui provoquent un monde en crise contre lesquels même les politiques semblent impuissants. Les salariés s’en prennent à leur direction, qui elle-même répond à des financeurs, qui eux-mêmes avouent être conscients du problème mais avoir un budget réduit. Et personne ne sait d’où vient le mal, d’où une certaine résignation qui se transforme en souffrance individuelle.

La souffrance au travail des acteurs sociaux : La nouvelle donne.