Le harcèlement moral : l’enfant terrible de la désertification sociale.

« L’homme est une permanente aurore sur fond de chaos et de meurtre. »                G. Haldas.

Dans cet article nous ne reviendrons pas sur la définition du harcèlement moral que nous avons maintenant largement travaillé afin de remettre ce phénomène particulier à sa place originelle. Mais il est temps de comprendre maintenant comment ce phénomène à pu pousser en une nuit, à la vitesse des champignons et se rependre de la même façon, sur quel terreau ? Pour répondre à quel manque ? A quel besoin ? Dans quelle obscurité et sous quel abri ?

En effet, si le harcèlement moral était au départ affaire de personnes, il est devenu affaire d’Etat, affaire de l’entreprise, de la société et raz de marée. Les dirigeants sont plein d’appréhension pour cette chose qui pourrait les accuser, certains consultants exploitent le machin comme un rendement opportuniste, des milliers de personnes brandissent le livre de leur délivrance et réclament justice aux prud’hommes. Ce qui voulait mettre de l’ordre et révéler à provoqué la confusion et le chaos. On ne s’y retrouve plus et plus on s’explique, moins on s’y retrouve. Si, au départ, le processus morbide d’anéantissement d’une personne par une autre ou par un groupe pouvait être dénoncé, révélé, si enfin les psychiatres prenaient le relai des philosophes et des psychanalystes pour exposer comment la banalité du mal opère dans les systèmes familiaux et professionnels, au quotidien, en silence, par des micros traumatismes répétés, dans des phénomènes d’emprise grave, alors il y avait une définition claire. Mais maintenant toute forme de maltraitance est enfin indentifiable sous ce seul vocable qui porte désormais le poids de quelque chose qui est venu s’inclure dedans. Plus de deux contestations de licenciement sur trois aux prud’hommes portent la plainte du harcèlement moral. Au point que Marie-France Hirigoyen publie de nouveau, pour démêler… le vrai du faux ! Mais il n’y a pas de faux. L’instrumentalisation par le pervers lui-même d’une loi est un phénomène classique inhérent au fonctionnement pervers. Il s’agit moins de savoir ce qui est faux que de comprendre quelle part de réel imprévu s’est glissée dans la bouteille du concept, quelle marre, quel océan si vaste a pu venir se glisser là, dans cette petite source de départ pour que cela déborde. Il me semble entendre la réponse dans la voix de Georges Haldas, quand il prédisait que quelque chose émergerait, quelque chose viendrait se dire dans le désert social. Le choix de Georges Haldas vient du fait qu’il s’agit de « donner la parole à une personnalité qui rompt avec la fièvre et la frénésie des émotions sensationnelles[1] ».

Georges Haldas compare le désert de sable au désert social[2]. Immensité, vaste étendue, lieu des contrastes de chaleurs extrêmes brûlantes, de froids intenses la nuit. Il décrit un infini de perpétuel horizon qui avance devant vous, une attraction étrange, la solitude, la désolation et la mort, où l’on peut mourir de solitude et d’épuisement, emporté par des mirages, lieu pourtant magnifique, où on émergées de grandes figures humaines. Pour Georges Haldas, le désert social est tellement comparable au désert de sable, un risque permanent de s’égarer par manque de repères, perte de la voie, perte de la vie, et aussi un lieu de passage. Dans la comparaison de Georges Haldas il y a surgissement des oasis, l’importance soudain formidable de la personne humaine qui surgit, qui se rencontre dans un lieu où il n’y a rien. Il nous invite à être dans l’altérité des oasis.

Dans la solitude et l’épuisement, les médecins et les psychologues du travail crient dans le désert. Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés ?  C’est comme une voix dans le désert, et la réponse de l’Etat sera une oasis sans eau potable, un mirage.

Mais qu’est-ce qui a étendu le désert social ? D’où vient cette désertification alors que les niveaux de vie augmentent, la santé s’améliore, les lois protègent les citoyens et les travailleurs ? Mais de quoi ces gens souffrent-ils pour que leur douleur se crie, ces salariés qui n’ont plus des conditions de travail si dures, qui sont maintenant chauffés, installés, avec des horaires de travail plus restreints. Mais qu’est-ce qui fait souffrance au travail ? Georges Haldas accuse la névrose de puissance[3] et la fin du politique au profit d’une économie gigantesque et fantomatique.

La performance, le standing social, le dopage des sportifs, la puissance sexuelle, la publicité, le scoop du journalisme, le monde vivrait sous le signe de la névrose de puissance. Même la culture actuelle, les savoirs servent à l’exploitation d’autrui, elle est arrogante et dominatrice, il dénonce la façon dont les gens cultivés prolongent de façon raffinée ce désert, par domination, suffisance, langage élaboré inaccessible, et avec humour il dit combien même Einstein n’est pas grand-chose face au mystère de la vie.

Le politique s’efface au profit de l’économisme. Pour Georges Haldas, le troisième millénaire s’annonce dès la chute de l’empire communiste. L’économie mondialisée se présente dans une névrose de puissance. Lui qui écrivait et vivait dans les cafés fait remarquer qu’autrefois les passions se déchaineraient, on s’engueulait autour des questions politiques, des figures et des idéalismes. Aujourd’hui les conversations sont d’ordre économique.  Dans les idéologies totalitaires, il y avait un programme, une figure emblématique, dans la tragédie, nous savions qui était porteur du mal. Alors que dans l’économie mondialisée les grands spéculateurs travaillent dans la clandestinité, ils sont partout et nulle part, on ne peut plus les attaquer comme on attaquait un ennemi. La personne est manipulée par personne mais elle l’est. Il cite Heidegger : « Ce qui est grave c’est qu’on a l’impression que par moments, il y a même perte du sens du sens ». La religion n’est plus acceptable dans sa forme dogmatique, la science ne répondra pas au mystère de la vie. Dans cette vie de déboussolement général des consciences, de consommation, pour Georges Haldas, les êtres cherchent des repères. A propos du travail il dira : « Quand je dis que l’économisme est la bête immonde qui écrase tout le monde, ça signifie quoi? Que maintenant, en dépit de tous les progrès qu’on a faits, nous voyons que les personnes humaines (qui sont ce qu’il y a de plus précieux au monde) sont manipulables et corvéables, comme on disait autrefois, à merci. On liquide le monde. Auparavant, on n’osait pas tellement expulser du système des gens qui travaillent. Car les syndicats avaient un pouvoir, ils réagissaient, on les craignait. Ne croyez pas en disant cela que je regrette cette époque, c’est faux, je ne regrette jamais rien, la vie suit son cours et il faut que nous trouvions de nouvelles solutions. » Il émet l’hypothèse de la naissance de quelque chose dans la recherche du sens. Convaincu que dans un monde chaotique et meurtrier, la recherche du sens ira vers la Source de la vie, une fraternité d’êtres. Etre dans le désert des oasis. Mais aujourd’hui, quelque chose s’est enkysté dans la plainte qui ne trouve pas son objet.

Voilà une première hypothèse de ce qui est venu se glisser, se dire, dans la plainte. Quelque chose d’un poids énorme qui n’est identifiable et qui pourtant agit comme une désertification des êtres. Voilà comment le manager, le dirigeant, devient le visage ou l’incarnation d’un mal qui pourtant le frappe aussi. Le mauvais objet identifiable qui porte le message d’une société capitaliste écrasante. Et le message ne cessera d’opérer quand bien même on tuera le messager. Non pas que le problème soit le capitalisme, on l’aura bien compris. Mais quand les affrontements avaient des identités, ils avaient du sens. Dans le harcèlement moral, la victime se reconnaît dans les symptômes : oppression constante, pression insidieuses, perte du goût, du sens, du respect de l’être… Voilà un repère offert, le harcèlement moral, et dans le lit du ruisseau c’est le désert marin qui s’est engouffré… Cela n’enlève en rien la gravité du processus morbide de harcèlement moral, mais cela distingue un mal plus insidieux encore qui n’a pas de visage mais qui créé des symptômes de désertification.



[1] Jean-Christophe Aeschlimann et de Jean-Dominique Humbert, art dans COOPération N° 51/17 décembre 1997

[2] HALDAS Georges, Le livres des trois déserts, Ed : regard nouvelle cité. 1998.

[3] Christiane Rochefort

Le harcèlement moral : l’enfant terrible de la désertification sociale.