Le harcèlement moral : les petits pas du médiateur face à l’évocation de harcèlement moral.

Au commencement était le Livre. Celui de Marie-France Hirigoyen[1], victimologue qui présentera le harcèlement moral tel qu’il fut découvert par les psychiatres : par la victime. Le psychiatrie rencontre un type de victimes tout à fait particulières : sidérées, atteintes dans leurs facultés de penser par elles-mêmes, séparées de leur entourage, et qui décrivent des traumatismes venant d’une relation. Ces traumatismes répétés, visant la dignité de la personne, sans reproches identifiables, dans le cadre d’une relation d’emprise ou la victime ne discerne plus ses propres renoncements identitaires, finissent par l’atteindre dans ses fonctions psychiques puis vitales jusqu’à la maladie et la mort. Tous ces référentiels cliniques seront vite oubliés, au profit d’un tableau facile à lire, celui des agissements des « pervers narcissiques ». Dès la parution, 60 000 personnes achètent ce livre sans publicité, après que les médias s’emparent de l’affaire en rependant une idée du harcèlement moral tellement vulgarisée que toute situation de souffrance au travail y trouve sa corrélation. Ce succès est dû à un phénomène d’indentification forte de soi en tant que victime de la cruauté, l’ambition ou la tyrannie de l’autre, et surtout au fait que la domination, le management abusif, la tyrannie, le manque de respect et bien d’autres aspects relationnels violents et destructeurs peuvent se confondre avec cette mécanique funeste du harcèlement moral. Toutefois, ces agissements ne sont pas reconnus, pas dénonçables, et sous cette dénomination, elles le deviennent. Le groupe communiste s’empare du phénomène pour demander au gouvernement de faire une loi en urgence. Le concept est donc instrumentalisé pour lutter contre le capitalisme dans ses aspects froids, pour faire entendre la plainte de presque toutes souffrances au travail de l’ordre de la non-reconnaissance, de la dépersonnalisation, de la violence, de l’ambition au dépend des équipes et du non respect de la sensibilité des personnes. Pour envisager les choses clairement, dans ses représentations, un salarié qui dira que son responsable hiérarchique est « méchant », irrespectueux, méprisant se trouvera probablement face à un haussement d’épaules, si, avec les mêmes faits, il émet un jugement de harcèlement moral, il dispose désormais d’une écoute, d’un dispositif juridique, il vient inscrire sa douleur dans une représentation collective qui légitime sa souffrance.

Le harcèlement moral était au départ l’acte isolé d’un prédateur particulier, séducteur et théâtral, sur de lui et sécurisant, qui venait sans conscience ni volonté de nuire, imposer une relation projective sur l’autre qu’il allait détruire, une fois la confiance acquise. Cette affaire là est grave car la victime ne voit pas le piège se nouer et n’a plus aucun discernent pour réagir puisque c’est ce dont le pervers, le gourou ou le violent va la priver en premier. Puis le lien fut fait avec les phénomènes de groupes et celui du bouc émissaire de René Girard, l’extension au travail en fit bientôt le vocable unique de toutes les maltraitances relationnelles au travail. Au point que plus personne ne s’y retrouve. En 2009, 85% des contestations de licenciements auprès du tribunal des prud’hommes de Paris, étaient accompagnées de plaintes pour harcèlement moral.

Le médiateur ne saurait oublier que statuer sur la structure de personnalité d’un individu, pervers narcissique ou autre, est une affaire d’expert psychiatre et que la dénomination de harcèlement moral est un jugement de tribunal. Toutefois, il est parfois piégé par le fait suivant : tant que sa douleur n’avait ni mots, ni contexte, la victime souffrait de sa situation et voyait son état se détériorer. Depuis qu’elle détient cette explication (par internet, une amie, une association, un psychothérapeute etc.) sa souffrance est contextualisée, lisible et le soulagement est tel qu’elle n’est pas prête au renoncement de ce qui lui a redonné sa dignité, l’a déchargée de sa responsabilité[2], lui a permis de mettre des mots sur les maux[3] et donc l’a sauvée. Le médiateur ne peut donc en aucun cas lui faire renoncer à cet acquis. En même temps, il ne peut travailler avec. Nous verrons comment échapper à cette situation de double contrainte le ramène à la base de sa pratique. Toutefois, il y a un dernier risque qu’il ne peut prendre. Si en effet, l’une des personnes qu’il accueille est véritablement en état de choc post-traumatique et qu’elle commence à peine à se sortir de cette situation d’emprise violente (aux allures anodines si difficile à dénoncer) qu’est le harcèlement moral. Alors il faut savoir que le déni de cette situation peut avoir un impact plus grand encore que si elle n’avait jamais été révélée. C’est vrai pour toutes les situations de trauma : n’être pas cru achève le processus de destruction, ce que la victime intuitionne souvent d’elle-même sous le mode : mieux vaut ne rien dire que de risquer de n’être pas crue.   Car ce trauma second achève le travail morbide et peut libérer la pulsion de mort.

Tout ceci n’empêche pas la personne qui se présente en victime de se dire, d’être entendue par le médiateur. Mais ce ne sera pas dans une dimension validante et réparatrice, car celle-ci demande d’invalider l’autre partie dans sa légitimité. C’était le rôle du psychiatre victimologue. Le médiateur, lui, aura la délicate mission de proposer à la personne de décrire des faits et de sortir des jugements pour la séparer de ce qui fait vérité et sécurité pour elle. Il l’invitera à se cantonner aux faits et aux émotions qu’ils engendrent, pour dérouler une dimension langagière appliquée à un vécu réel incontestable qui est le sien. Pour le médiateur, ces faits de violences dans le cadre du travail, de pénibilité relationnelle, de mépris des émotions n’ont pas besoin d’être du harcèlement moral pour être entendus, validés, et faire l’objet d’une reconnaissance. C’est la force de la médiation. Elle conserve une représentation qui n’a pas besoin d’être qualifiée de réelle ou d’imaginaire, qui n’a pas besoin d’être validée puisque ce sont les faits et leurs résultats qui le seront. Il opère donc d’un déplacement lent de la certitude d’un jugement à ce qui peut se dire des faits. Dans ce déplacement, il ne demande pas à la personne de sortir de son statut de victime mais il le lui permet.  Ainsi la demande de l’un ne sera plus une demande de reconnaissance de soi en tant que victime mais une demande de changement, qu’il soit relationnel ou organisationnel que nous pourrions appeler demande constructive.

Pour le médiateur, il s’agit moins d’évaluer le fonctionnement psychique mais la notion de conflit. Le médiateur intervient au cœur du conflit. Dans le cas d’une évocation de harcèlement à cause d’une insistance, d’une confusion des espaces, d’une recherche de proximité, d’une stratégie, d’une pression managériale ou économique : c’est un conflit. Le conflit à un objet, même s’il est un alibi d’un désaccord plus profond ou plus inconscient. Mais il restera vigilant, car si le harcèlement moral est structurel, composante de la personnalité d’un individu, c’est une situation d’emprise grave, pas un conflit. Le risque est grand de renforcer le phénomène en affaiblissant une victime qui sera désorientée par une déqualification de ce qui faisait sens. Il devra alors orienter la personne dans sa plainte là où elle pourra être entendue, chez un professionnel soignant et éviter ainsi le trauma second.



[1] Marie-France HIRIGOYEN, Le harcèlement moral

[2] Pour EIGUER, beaucoup moins populaire, le jeu se joue à deux et le pervers joue avec un complice. En victimologie, la victime tombe dans un piège qu’elle ne pouvait pas anticiper et dont elle n’a plus les moyens de sortir par elle-même. Elle ne porte aucune responsabilité de ce qui lui arrive, ainsi déchargée, elle peut légitimer sa plainte.

[3] L’association Mots pour maux au travail est née à Strasbourg dès le mois de mai 1997 d’un groupe de praticiens du travail (médecins, psychologues, avocats) qui a pris conscience de l’existence d’une forme particulière de souffrance au travail : le harcèlement moral ou « mobbing ».

Le harcèlement moral : les petits pas du médiateur face à l’évocation de harcèlement moral.